Publié le Laisser un commentaire

André Moisan répond à nos questions

Comment la musique est-elle entrée dans votre vie ?

Depuis ma tendre enfance, j’ai été bercé par les différents styles de musique. Mon père était membre de l’OSM et jazzman à ses heures, sans compter tous les concerts et enregistrements qu’il faisait avec les chanteurs populaires. Donc, d’aussi loin que je me souvienne, la musique me berçait dès le berceau! Ma grand-mère paternelle était aussi l’une des premières pianistes des cinémas muets à Montréal, alors autant vous dire que la musique était déjà bien présente lorsque j’ai décidé de commencer la clarinette en cachette à l’âge de 10 ans au collège St-Arsène à Montréal. J’avais expressément demandé au professeur de ne rien dire à mes parents avant au moins une année. Quelques années plus tard, un quatuor de clarinettes familial (Le Quatuor Moisan) voyait le jour avec en prime un trente-trois-tours de quatuors. Sept années plus tard, je débutais professionnellement dans les studios d’enregistrement de Montréal ainsi que dans mes premiers concerts à l’OSM comme saxophoniste surnuméraire!

Comment pourriez-vous décrire votre expérience à l’Orchestre symphonique de Montréal à titre de saxophone solo et de clarinettiste basse pendant de si nombreuses années ?

Mon expérience est à vrai dire jubilatoire! Avoir eu le bonheur de gagner cette audition difficile (nous avions six instruments à jouer!) avec un jury sous la direction de Charles Dutoit a été un moment fort qui résonne aujourd’hui encore. Avoir le privilège de jouer pour un orchestre de ce calibre, sur tous les instruments de la famille des clarinettes et des saxophones est un pur bonheur, tout simplement, car les chefs et le répertoire changent constamment, donc chaque semaine est différente!

Vous avez ajouté la fonction de chef d’orchestre à votre impressionnant curriculum vitae. Pourriez-vous nous dire quelques mots à propos du processus qui mène à la direction d’orchestre?

Après avoir étudié la direction et suivi plusieurs cours de maîtres autant avec Seiji Ozawa que Pierre Boulez, j’avais le bonheur d’observer en détail les meilleurs chefs de la planète comme Zubin Mehta, Valéry Gergiev, Leonard Bernstein et bien sûr Charles Dutoit dont je notais les méthodes de travail si bien structurées! Mes idoles étaient Bernstein et Ansermet pour leurs qualités de chefs et de pédagogues que je considère comme indispensables! Graduellement je me suis fait une réputation en dirigeant de plus en plus de répétitions et de concerts ici et à l’étranger et c’est Charles Dutoit qui m’a offert ma première chance de diriger l’OSM en 1998, avant même que je gagne l’audition en 1999! Ce qui m’a permis de proposer des programmes originaux et de diriger de 1998 à 2008 les séries Matinées Jeunesse et plusieurs concerts des séries Famille le dimanche. Un privilège rare de pouvoir diriger ses propres collègues!

Il fut un temps où les musiciens classiques ne voulaient pas être étiquetés comme « éclectiques », mais vous semblez à l’aise avec cette étiquette. Pourquoi?

Je suis tout à fait à l’aise avec cette étiquette, qui me représente bien. Il faut comprendre que j’ai été influencé à la maison autant par les Beethoven-Chopin-Mozart que par les Charlie Parker, Maynard Ferguson et Dizzy Gillespie! Ça ouvre l’esprit et développe le goût musical. Sans compter mon professeur au secondaire, Raymond Grignet, qui a été clarinettiste à l’Opéra de Cincinnati et qui a influencé plusieurs jeunes musiciens au Québec. Il nous faisait écouter toutes sortes de musique à l’heure du lunch, comme Chostakovitch, Stravinski, Blood, Sweat and Tears, etc. Plus tard, mes goûts ont évolué et je n’ai jamais pu me cantonner à un style en particulier, bien que la musique classique, par laquelle mon développement général et ma technique ont été sculptés, occupait une place centrale.

À quel moment avez-vous commencé à explorer la musique klezmer ?

J’ai commencé très graduellement en écoutant cette musique touchante et enjouée et ensuite en intégrant quelques pièces avec piano dans mon répertoire solo. Cela s’est fait graduellement jusqu’à ce que je découvre Giora Feidman, alors en concert à Montréal. Simplement génial ! Ça a été un choc émotif qui m’influença grandement, car Giora est un être simple et sympathique que je suis allé rencontrer dans sa loge par la suite. C’est un grand maître du klezmer, sans oublier sa maîtrise totale et envoûtante de la clarinette et de la clarinette basse. Giora est un exemple parfait d’éclectisme pour moi : il avait été clarinette solo de la Philharmonie d’Israël pendant plusieurs années! Donc une formation classique, une carrière classique, mais qui débordait sur autre chose. Bizarrement, nous nous sommes retrouvés sur la même scène à Paris pour un événement à Radio-France et je lui ai promis de lui dédier une pièce écrite à son honneur (Sholem Alekheim) et que je joue sur ce CD avec le pianiste Jean Saulnier. Vous pouvez aussi écouter mon arrangement de cette pièce avec quintette sur mon album Impressions, tout juste paru en juin dernier sur ATMA, et dans lequel je suis accompagné par l’orgue de la Maison Symphonique et trois musiciens exceptionnels! Totalement une autre couleur!

Comment avez-vous sélectionné les œuvres et les compositeurs pour Klezmer Dreams, et qu’est-ce qui rend encore la musique klezmer pertinente aujourd’hui ?

Le klezmer est par essence une musique du moment présent, donc très vivante et toujours changeante. Musique tour à tour puissamment évocatrice de la douleur, de la joie, de la spiritualité, c’est un style que je considère comme un véhicule privilégié de l’émotion humaine et divine. Il faut l’écouter et s’en imprégner pour s’en convaincre. Les pièces sélectionnées l’ont été par l’émotion qu’elles m’ont procurée lors de leur écoute et de leur performance. Lorsque jour après jour, tu joues une pièce avec autant de bonheur et d’émotion, c’est que ça te rejoint. J’ai simplement voulu partager cela avec le public en choisissant quelques coups de cœur et en y ajoutant une originalité : une commande à mon ancien élève Airat Ichmouratov. J’ai connu Airat alors qu’il arrivait de Russie pour étudier avec moi au Centre d’Arts Orford et ensuite à l’Université de Montréal, où il a fait sa maîtrise en clarinette et plus tard en direction. Airat est un grand interprète de klezmer, clarinettiste et aussi compositeur. Qui de mieux pour composer une pièce d’inspiration klezmer, mais aussi très savante avec des influences évidentes des Prokofiev et Chostakovitch?

Comment vos goûts musicaux ont-ils évolué au cours des 40 années de votre carrière ?

Honnêtement, je crois que ma vision s’est élargie en incluant davantage de chanteurs populaires de partout, de poètes-interprètes, de musique de rituels indiens, bouddhistes, japonais, etc. J’aime varier mes écoutes à l’infini en incluant même des musiques de méditation qui, lorsque bien écrites, ont un pouvoir surprenant sur nos émotions et notre psyché. Comme vous pouvez voir, mon problème est peut-être d’être tellement ouvert qu’il est impossible de me qualifier de musicien d’un seul style.

Quels sont les prochains projets sur lesquels vous travaillez ?

Je suis à la recherche de répertoires de concerts de salon de la fin du XIXe siècle pour clarinette et différentes combinaisons d’instruments, et nous préparons en même temps un album de musique brésilienne avec une chanteuse exceptionnelle! Comme vous pouvez le constater, l’éclectisme est mon pain quotidien! Et ce n’est que la pointe de l’iceberg, car j’ai plusieurs autres projets avec électronique et musique avec traitement numérique dans les années à venir.

Laisser un commentaire