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Francis Colpron

 
© Alain Lefort

Si la curiosité est une des qualités essentielles de tout explorateur, alors Francis Colpron— à l’aise tant à la flûte à bec qu’à la flûte traversière et fondateur de l’ensemble de musique ancienne Les Boréades — en est assurément un. En effet, il a été proclamé « représentant québécois de la nouvelle race de flûtistes à bec virtuoses » par Ariama.com, et presque vingt ans après avoir fondé le phénomène Boréades, ils semble fin prêt à pousser les limites que d’autres artistes ambitieux n’oseraient franchir.

Francis s’est épris de musique très jeune, et à l’adolescence il n’hésitait pas à entonner du rock progressif sur sa flûte à bec. Son talent était assez précoce pour qu’on le voie à l’âge de 15 ans tourner au Canada et en Europe avec l’Ensemble de flûtes à bec de Châteauguay, un ensemble local sous la direction de la professeure de musique légendaire, Jocelyne Laberge.

À la recherche d’une formation plus spécialisée à la flûte à bec — le Québec de l’époque n’offrant que des possibilités limitées à cet égard —, il se rend aux Pays-Bas afin d’étudier avec les grands de la flûte à bec Marion Verbrüggen et Heiko ter Schegget et à la flûte traversière avec Maarten Root. Il séjourne trois ans en Europe au cours desquels il fait des prestations solo fort remarquées au Festival de musique ancienne d’Utrecht, au Festival Musica Antiqua de Bruges et avec la Compagnie inégale de Helsinki. Il revient au Canada au début des années 1990 avec sa nouvelle épouse, la flûtiste à bec hollandaise Femke Bergsma.

Dès 1993, Les Boréades font partie du paysage musical montréalais grâce à leur série de concerts. Débute ensuite une collaboration fructueuse avec ATMA Classique, ouvrant sur plus de 20 titres par Francis et son ensemble, dont la série à succès Beatles Baroque. Ces disques font entendre les plus belles chansons des Beatles dans d’habiles arrangements pour instruments baroques. L’idée originale est en fait un peu le fruit du hasard : « Beatles Baroque, nous apprend Francis, est en quelque sorte une génération spontanée; lors d’une pause de session d’enregistrement, le claveciniste Eric Milnes s’est mis à jouer des chansons des Beatles pour le plaisir. Johanne Goyette [présidente d’ATMA] a vraiment aimé ça et on a décidé de réaliser des arrangements de ces chansons pour des instruments baroques. On est vraiment contents que cela ait connu un si grand succès, et ça nous a même surpris un peu. Mais les Beatles faisaient de la vraie bonne musique, alors on est heureux d’avoir pu explorer leur univers. »

La Geniale est la plus récente parution des Boréades, offrant une belle variété de sinfonias et de concertos par des maîtres du Baroque italien. Francis concocte toujours des plans pour des enregistrements futurs : « Il est un peu tôt pour parler de nouveaux projets, mais c’est sûr qu’on en a plein! On est vraiment choyés de pouvoir travailler avec ATMA — Johanne me laisse choisir mes propres programmes et m’accorde beaucoup de liberté. »

Il n’est pas surprenant que Francis soit prêt à prendre des risques dans le monde parfois très académique de la musique ancienne. Sur scène ou en photo, il dégage le même sens ludique, reflet de sa personnalité. C’est sans doute cette authentique curiosité qui lui permet d’envisager les nombreuses perspectives qu’offre le monde de la musique ancienne. « Je pense qu’il y encore beaucoup à découvrir en musique ancienne, bien que la pratique historique se soit fait une place dans le paysage musical. Il est important pour moi de découvrir et de produire un répertoire renouvelé à chaque année, car c’est cela qui me passionne dans mon travail — c’est la musique que je désire jouer! Je suis très ouvert à l’expérimentation, mais pas à tout prix; il faut d’abord que ce soit de la bonne musique. »

Francis et ses collègues ont abordé récemment un nouveau chapitre dans l’évolution des Boréades en faisant une place au théâtre dans leurs productions, comme dans Les Tabarinades, ce théâtre en musique présenté la saison dernière. « Nous voulons respecter l’esprit du Baroque. Nous voulons créer des expériences artistiques qui se démarquent. Il y aussi le spectacle pour jeunes publics Garde-Robe, coproduit avec Le Moulin à Musique, présenté en tournée ici et à l’étranger. »

Francis est confiant que le public sera heureux de le suivre dans ses voyages d’exploration. « Je crois fermement en la communication, dit-il, mais je sais que la musique dite ‘sérieuse’ a ses exigences qui à mon avis n’admettent pas tous les compromis dans le seul but de plaire à tous. Je suis prêt à parler aux gens de musique et à inviter le public à faire l’effort de la découverte. »

Comment ne pas accepter une telle invitation?

© Luisa Trisi, 24 janvier 2011
Traduction : Jacques-André Houle