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Marie-Josée Lord

La soprano Marie-Josée Lord est toute une force de la nature. Que ce soit son rire bien senti ou ses convictions profondes sur le pouvoir et le mystère de la voix humaine, toute sa personne dégage une passion et une sagesse qui dépassent la somme de ses années. Cette étonnante soprano à l’indéniable allure de diva, qui compte l’ex-gouverneure générale Michaëlle Jean parmi ses amis, a connu d’humbles débuts… comme orpheline en Haïti.

À l’âge de six ans, Marie-Josée a été adoptée par un couple blanc de Lévis, près de Québec. Elle s’est rapidement acclimatée à son nouveau pays. « Il a fallu que je réapprenne tout : la langue, la culture… même comment manger, puisque j’avais été sous-alimentée. J’étais une enfant du tiers monde ! J’ai donc développé une très bonne capacité d’adaptation. De plus, mes parents adoptifs faisaient du travail humanitaire, alors on se déplaçait constamment. »

Marie-Josée est venue au chant assez tard. Bien qu’elle ait étudié le piano depuis son enfance et qu’elle choisit cet instrument lorsqu’elle entra au Conservatoire de Québec elle n’a jamais senti que c’était là une vocation. « J’aurais dû pratiquer six ou sept heures par jour, mais mon intérêt se dissipait et je ne pratiquais que quelques heures. Je n’avais pas vraiment d’affinité pour l’instrument… c’était presque un obstacle entre moi et l’essence de la musique. »

À 22 ans, Marie-Josée a découvert sa voie — la voix — presque par accident, à travers les portes closes du Conservatoire. À mesure que déclinait son intérêt pour le piano, elle devint intriguée par l’Atelier lyrique de l’institution, écoutant à la porte alors que les élèves répétaient Les noces de Figaro de Mozart. Le directeur de l’atelier s’enquit de son intérêt et finit par l’inviter à entrer. Elle assista par la suite à chaque répétition, provoquant ainsi chez elle un changement de cap majeur. Elle laissa tomber le piano pour se consacrer au chant.

« Quand j’ai découvert le chant, c’était comme découvrir quelque chose que je ne savais même pas que je cherchais ! C’était pour moi comme une langue maternelle et je m’y suis sentie tout de suite à l’aise. Il n’y a pas d’obstacle entre l’émotion et la voix. »

Marie-Josée a lancé sa carrière professionnelle en 2003 en incarnant Liù dans Turandot de Puccini à l’Opéra de Québec. Ses prestations dans le rôle de Mimi dans La Bohème de Puccini et du rôle titre de Suor Angelica du même compositeur, à l’Opéra de Montréal, sont venues confirmer son formidable talent d’actrice et sa sensibilité musicale. Elle connut ensuite un succès fou en 2008 dans le rôle de Marie-Jeanne lors de la première mondiale de la version opéra de Starmania à l’Opéra de Québec — rôle qu’elle reprit la saison dernière à l’Opéra de Montréal, où elle chanta aussi Nedda dans I Pagliacci.

Pour Marie-Josée, la parution de son premier disque solo est un événement enthousiasmant. Elle a souvent refusé par le passé des offres de compagnies de disques car elle ne se croyait pas prête à affronter la responsabilité qu’implique un document offert à la postérité. « Lorsque je pensais aux enregistrements d’artistes de la trempe des Cecilia Bartoli et José Carreras, je n’imaginais pas avoir quelque chose d’unique ou de comparable à proposer. J’étais vraiment craintive et je manquais d’assurance. » Aidée par les encouragements de sa mère, elle a accepté la proposition d’ATMA et avait hâte de travailler avec l’équipe de cette maison de disques. « J’ai vraiment aimé travailler avec eux. Ils travaillent comme de véritables artisans, ils sont très humains et pleins d’enthousiasme. J’étais engagée à chaque étape du travail, et je les sentais aussi excités que moi par ce projet de disque. »

Avec un premier enregistrement solo en poche, Marie-Josée envisage maintenant un défi bien plus grand encore : visiter son lieu de naissance en Haïti pour la première fois depuis l’âge de six ans, et contribuer à sa façon à aider son pays natal, qui peine toujours à se relever des suites du terrible séisme de janvier et qui combat actuellement une épidémie de choléra.

L’un des seuls enfants noirs de son patelin au Québec, elle ne devait rencontrer qu’à la fin de son adolescence d’autres personnes qui partageaient le même héritage culturel qu’elle. Grâce à sa grande facilité d’adaptation, elle s’était complètement intégrée à la culture québécoise et ne se sentait pas d’attaches émotives avec Haïti. Puis survint le tremblement de terre. « Après le séisme, j’ai commencé à sentir le lien m’unissant à Haïti, qui, finalement, coulait dans mes veines. Retourner en Haïti, c’est quelque chose que je dois accomplir. »

Elle est parfaitement consciente que sa situation privilégiée est marquée par le fait qu’elle pratique une forme d’art associée au monde privilégié. « Ce fut un inestimable cadeau d’avoir eu une seconde chance dans la vie, alors je veux retourner en Haïti y apporter ce don que m’a accordé la vie. J’ai eu le privilège d’acquérir des connaissances, d’ouvrir mes horizons. Le chant est ce qui m’a le plus aidé à grandir. Je veux redonner un peu de cela et aider les gens d’Haïti, surtout les jeunes. »

En 2007, une raison encore plus personnelle de retourner en Haïti s’est fait jour : ses parents ont réussi à retrouver son frère, qu’elle n’a pas revu depuis plus de 30 ans. « L’éducation est le plus grand défi d’Haïti. Il est peut-être trop tard pour aider mon frère en ce sens, mais en tant qu’ambassadrice pour l’éducation, je pourrais aider ses enfants. »

Pour Marie-Josée, c’est sa voix qui lui a permis de se découvrir. « Le chant est l’expression de mon être tout entier. La voix est l’instrument qui vous enseigne l’humilité. On ne choisit pas sa voix, c’est elle qui vous choisit. »
Par Luisa Trisi, traduction Jacques-André Houle

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