Publié par Laisser un commentaire

Entrevue avec Nathan Berg

Le baryton-basse saskatchewanais de naissance Nathan Berg figure dans le rôle de Zoroastro sur le nouvel enregistrement ATMA de l’opéra Orlando de Handel. Nous avons pu parler avec le chanteur, maintenant établi à Edmonton, alors qu’il se préparait pour ses débuts à l’Opéra du Bolchoï à Moscou en octobre 2013, dans le rôle-titre du Vaisseau fantôme de Wagner.

Comment votre talent musical a-t-il été découvert ?
J’ai grandi dans une famille musicale et j’ai toujours chanté. Mon père était pasteur, alors je chantais à l’église avec ma famille ou en solo — enfant, ils me faisaient toujours avancer pour chanter devant tout le monde. Je me rappelle même qu’à cinq ou six ans, quelqu’un m’a demandé ce que je voulais devenir une fois grand et j’ai répondu : « Je veux être un chanteur. » Je n’avais aucune idée ce que ça voulait dire, mais j’aimais simplement chanter.

Vous avez comme chanteur d’opéra une carrière internationale très active et avez chanté dans plusieurs des maisons d’opéra les plus prestigieuses du monde. Cela vous demande d’être absent de chez vous en Alberta pendant plusieurs semaines. Qu’est-ce qui vous manque le plus quand vous êtes à l’extérieur ?
Ce qui me manque le plus lorsque je voyage c’est ma femme, quand elle ne peut pas m’accompagner. Je me suis marié il y deux ans et demi et ma femme est professeure ici à Edmonton, alors en dehors de l’année académique elle peut souvent voyager avec moi. Mais, par exemple, elle ne pourra pas me suivre à Moscou en septembre parce qu’elle sera au beau milieu du premier semestre. Elle enseigne la littérature classique et les langues anciennes et toutes les disciplines rattachées aux lettres, comme la littérature biblique.

Vous êtes souvent sur la route. Comment gérez-vous cela ?
On apprend à s’accommoder d’un espace plus restreint. L’un des aspects difficiles d’une telle carrière c’est qu’idéalement, ça devrait être possible de sortir et de passer du temps à visiter tous ces endroits intéressants comme un touriste le ferait, mais c’est l’une des choses les plus épuisantes à faire ! La plupart du temps, je n’arrive pas à profiter de ces endroits parce que je dois garder de l’énergie pour mon travail, qui me prend la plus grande partie de mon temps. J’essaie d’adopter une routine partout où je vais et d’utiliser les centres de conditionnement physique quand il y en a, car le problème d’être sur la route, c’est qu’on sort de notre routine habituelle. Plus vite on peut trouver une routine sur la route, mieux c’est.

À part apprendre les notes dans une partition, comment vous préparez-vous pour un rôle d’opéra ?
Le processus est totalement musical pour moi, au fond, et le rôle en est d’une certaine manière l’amplification — davantage, par exemple, que lorsque je travaille une mélodie. Je pars toujours du texte et j’essaie de trouver comment le compositeur envisageait ce texte en examinant tous les détails de la musique et tous les petits indices. En regardant tous ces détails, on arrive à trouver le noyau vers lequel ils pointaient. Alors on finit par tout épurer pour se concentrer sur le noyau, c’est-à-dire l’essence du caractère, de l’idée, de l’émotion, ou tout ce que vous voulez. Une fois qu’on y est, on habite ce monde, ce monde vous habite, et toutes sortes de détails peuvent alors en jaillir.

C’est en général une démarche personnelle, mais il faut être flexible, surtout en opéra. Là, on se retrouve avec un metteur en scène et un chef d’orchestre et beaucoup de monde qui vous donnent plein d’idées. C’est pourquoi il est important d’avoir bien préparé ses propres idées.

Par exemple, quand je pense à tout ce processus pour l’Orlando de Handel, j’avais fait le rôle de Zoroastro en France il y a quelques années, avec le metteur en scène David McVicar. Zoroastro est un magicien, et au début de l’œuvre, on le retrouve près d’une montagne entouré de ses génies, dans un grand tableau pastoral. C’est un personnage bon, qui use de sa magie pour faire le bien. Dans la production de McVicar, Zoroastro devient une espèce de scientifique fou qui fait des expériences immondes avec des cadavres, contrôlant aussi les gens et les bousculant un peu partout. Il devenait un personnage vraiment sinistre. En sachant cela, j’ai dû apprendre le rôle d’abord avec la musique et le texte, en essayant de me faire une idée de son caractère, tout en étant assez souple pour pouvoir changer du tout au tout l’essence même du personnage.

Comment avez-vous aimé travailler avec le chef Alexander Weimann dans la préparation et l’enregistrement d’Orlando pour ATMA ?
Ça a été vraiment amusant ! C’est très facile de travailler avec lui, très agréable. Il doit porter plusieurs chapeaux en même temps, comme interprète et comme chef d’orchestre; il comprend la musique chorale aussi bien que la musique d’orchestre et la musique ancienne, et il sait comment il faut jouer dans ces divers contextes-là. L’une de ses passions (et des miennes aussi) est le jazz, et je peux en déceler de petites teintes dans ses interprétations de musique ancienne, ce qui fait un mélange assez intéressant. En plus, c’est un chic type !

Quelle musique aimez-vous écouter quand vous ne travaillez pas ?
J’écoute de la musique classique, évidemment, mais souvent ce que je fais professionnellement n’est pas ce que j’écoute pour relaxer — je ne peux pas simplement l’écouter, il faut que je l’analyse, et alors ça devient du travail. Alors je finis par écouter du jazz… et même du pop, si c’est intelligent ! Il n’y a pas vraiment de limites; j’ai même commencé à écouter de la musique country récemment et j’ai aimé ça. Tout ça, c’est de la communication, et les gens qui font bien ces choses, ils puisent dans leurs ressources, sont comme des acteurs et vont au cœur de leur message à leur façon. Et si tu es prêt à entrer un peu dans leur monde, alors c’est vraiment agréable.

Y a-t-il un compositeur que vous appréciez particulièrement ?
Presque à chaque fois que je commence à travailler sur quelque chose d’un peu nouveau pour moi, ça devient mon préféré. Par exemple, le monde de Wagner est en grande partie étranger à tout ce que j’ai fait jusqu’ici dans ma carrière. Quand je travaille sur quelque chose de nouveau, je m’y consacre à plein, et il devient difficile d’imaginer aimer quelque chose davantage ! Alors pour le moment, je suis un grand amateur du Vaisseau fantôme de Wagner.

Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours adoré les lieder, surtout ceux de Schubert et de Mahler [NDLR : Le disque ATMA de M. Berg, Lieder Recital, paru en 2008, comprend des œuvres de Schubert, Schumann, Strauss et Brahms]. J’ai toujours trouvé incroyable la capacité chez Mahler de toucher au cœur de l’être par la musique. Durant mes années d’études, c’était toujours la musique de Mahler qui me stimulait le plus, et ça a continué longtemps.

J’ai beaucoup chanté Handel — ça aussi, c’est très agréable. Maintenant que j’aborde des répertoires un peu plus costauds, ça a l’avantage d’ajouter de la couleur à la musique ancienne que je chante. Plusieurs chefs aiment d’ailleurs que je puisse ajouter un peu plus de coffre à mes interprétations.

Si vous n’aviez pu faire de la musique une carrière, que feriez-vous probablement maintenant ?
Même si, enfant, je voulais devenir chanteur, à l’adolescence j’étais pas mal certain que je serais un artiste — un peintre ou un sculpteur. J’en fais encore parce que j’aime ça profondément, et c’est presque aussi fort comme intérêt pour moi que la musique. Ça me dérange souvent que je n’y aie pas consacré plus de temps et je sais que je le ferai un jour, mais c’est juste arrivé que d’autres choses prennent préséance. Mon médium de prédilection, c’est sans doute l’huile. Si j’avais le temps d’établir un petit atelier, je ferais probablement de la peinture à l’huile et aussi un peu de sculpture sur bois. Ma grand-tante avait une cabane au bord d’un lac dans le nord de la Saskatchewan. Il y a un programme d’art qui s’y tient tous les étés pendant quelques semaines et j’y ai été quelques fois. J’ai toujours eu de l’intérêt pour les arts en général et j’aime à visiter des musées quand je voyage.

Quels sont les projets les plus intéressants qui vous attendent ?
Une des raisons pour lesquelles ma voix parlée est un peu plus résonante que d’habitude, c’est que je prépare le Vaisseau fantôme de Wagner pour le Bolchoï à Moscou, et les répétitions commencent à la fin septembre. C’est intéressant, je vais habiter Moscou pour plus d’un mois.

Mes débuts à Moscou sont le clou de la rentrée cette saison pour moi. C’était une coproduction avec le Théâtre d’État de Bavière à Munich en 2004. Le metteur en scène est Peter Konwitschny et c’est Vassily Sinaisky qui dirige — c’est le chef principal au Bolchoï.

J’anticipe aussi avec plaisir plusieurs autres projets. Après Noël, je serai à Bordeaux pour une reprise des Indes galantes de Rameau, que nous avions faites la saison dernière à Toulouse — une production assez audacieuse ! Suivra la Missa solemnis de Beethoven à Carnegie Hall avec Roger Norrington, puis l’enregistrement du Requiem de Dvorak avec Philippe Herreweghe. Je viens de faire Les Cloches de Rachmaninov avec Vladimir Ashkenazy et la Philharmonia à Londres et je ferai Ivan le Terrible de Prokofiev avec eux en mai prochain.

Cela s’annonce comme une saison fort intrigante !

Propos recueillis par Luisa Trisi, © ATMA Classique 2013

Laisser un commentaire