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Entrevue avec Serouj Kradjian

Le pianiste et compositeur canadien Serouj Kradjian est également codirecteur artistique de l’Amici Chamber Ensemble, qui célèbre cette année sa 25e saison d’existence. En préparation au lancement de Levant, le tout nouvel enregistrement d’Amici, M. Kradjian s’est entretenu avec ATMA Classique au sujet de ses intérêts musicaux et de ce qui l’inspire.

Comment s’est révélé votre talent musical ?
Eh bien, cela a commencé au Liban, imaginez-vous, en pleine guerre civile. J’avais cinq ans et mon père — même si la guerre faisait rage — a eu la brillante idée de faire entrer un piano dans la maison. Tout le monde pensait qu’il était fou d’avoir fait ça, mais mes parents avaient vu en moi ce talent musical qu’ils voulaient encourager à tout prix. Plus tard, j’ai obtenu une bourse pour étudier à Vienne avant de déménager au Canada où j’ai poursuivi mes études d’abord au Conservatoire royal de musique de Toronto, puis à la Faculté de musique de l’Université de Toronto. Par la suite, je suis allé vivre en Allemagne, puis en Espagne, où ma carrière a véritablement pris son envol.

Nombre de musiciens seraient pleinement satisfaits d’une carrière de soliste, ou d’accompagnateur, ou de chambriste, ou de compositeur. Vous, vous jonglez avec tous ces métiers ! Comment y arrivez-vous ?
J’aime les pratiquer tous, et d’une certaine manière, je me sens limité quand j’en fais seulement un. Pour moi, ils se complètent l’un l’autre. La composition m’a beaucoup appris, l’accompagnement de chanteurs m’a beaucoup appris… ce sont tous des éléments de ma personnalité en tant que musicien, et surtout, cela m’empêche de m’ennuyer ! Du moment qu’il s’agisse de bonne musique — celle que je joue, celle que j’écris ou celle des projets que j’élabore.

Comme compositeur, d’où puisez-vous votre inspiration ?
De différentes sources. La musique ethnique et folklorique de plusieurs cultures revêt une très grande importance dans mes compositions. Et plus récemment, la musique des troubadours médiévaux a été une source d’inspiration. D’ailleurs, ma dernière œuvre d’envergure, Trobairitz Ysabella, pour soprano et orchestre, est inspirée des chants de femmes troubadours du Moyen Âge.

L’ensemble de musique de chambre Amici existait depuis longtemps dans sa configuration avec la membre fondatrice Patricia Parr avant qu’on vous invite à vous y joindre. Quels étaient les défis en tant que nouveau membre d’un groupe tissé aussi serré ?
En fait, je n’étais pas seulement un nouveau membre, mais Pat Parr avait été ma professeure de musique de chambre à l’université ! Amici avait été ma toute première introduction à la musique de chambre quand je fréquentais la Faculté de musique de l’Université de Toronto. J’allais à leurs concerts et je les avais toujours vus sur scène lorsque j’étais étudiant. Alors quand on m’a invité à me joindre à eux, j’avais tout un défi à relever. D’une certaine manière, j’avais à concilier ce qu’Amici avait réalisé depuis 20 ans en programmation de musique de chambre et mes propres idées sur la manière de présenter la musique de chambre aujourd’hui, à un moment où la compétition pour attirer le public est féroce. Il faut trouver des idées très originales, combiner les éléments familiers et moins familiers et créer des projets qui puissent intéresser des publics diversifiés.

Comment vous est venu le concept pour Levant, le nouveau disque d’Amici pour ATMA Classique ?
Étant né au Liban, la musique du Moyen-Orient — arabe, arménienne, juive — a depuis toujours représenté pour moi une part importante de mon développement musical. J’ai remarqué que peu d’ensembles de musique de chambre s’aventuraient à enregistrer des compositions inspirées ou issues de cette région du monde. Le répertoire de ce disque vous fera assurément faire un voyage musical exotique !

Vous avez fait de nombreuses tournées avec votre femme, la soprano Isabel Bayrakdarian. À quels défis êtes-vous confrontés quand les deux partenaires mènent des carrières musicales exigeantes tout en élevant une famille ?
Un des aspects les plus positifs, c’est que nous avions entamé notre relation, notre mariage, alors que nos carrières étaient déjà sur les rails. Ce n’était pas comme si tout à coup la carrière d’un des deux prenait son envol et que l’autre se demandait quelle place il occupe dans cette nouvelle donne. Tu abordes la relation en sachant très bien que la musique et toutes ses exigences — les voyages, les tournées, les répétitions et le temps de préparation des projets — tout ça fait partie de ta vie et que tu adores ça et que c’est pour ça que tu as choisi cette vie. Tu intègres ça à ta vie quotidienne et tu ne permets pas que ça dérègle ta vie privée. Je pense que nous avons trouvé un heureux équilibre entre ces deux aspects de nos vies.

Si la carrière musicale n’avait pas été possible, que feriez-vous probablement aujourd’hui ?
L’histoire et la politique m’ont toujours intéressé, et j’ai fait une mineure à l’université en relations internationales. Je serais probablement un diplomate ou alors un lobbyiste pour des enjeux culturels.

Quels sont les projets les plus intéressants qui vous attendent ?
Il y a tout d’abord le 25e anniversaire d’Amici, cette saison. Nous avons une série de concerts très intéressante, dont nos débuts au Koerner Hall le 1er mars, 2013. Nous faisons également une coproduction avec le Festival international des films de Toronto où je compose des musiques pour des films muets du réalisateur canadien Guy Maddin. La musique sera exécutée au cours des projections. Et plus tard en 2013, à temps pour une tournée nord-américaine, un nouvel album sera lancé sur Avie Records, consacré exclusivement à des œuvres et des arrangements de moi pour soprano et orchestre.

© ATMA Classique, 2012